9 Rue du Grand Bureau
Certaines fois, on passe devant un bar et on hésite. On est des professionnels, et il ne manquerait plus qu’on perde du temps dans un bar tout ce qu’il y a de plus normal. Par exemple, hmm…ça a l’air propre, mais d’un autre côté la déco est ultra moche…la serveuse est mignonne mais elle a un furoncle sur la joue…des choses comme ça.
Ce jour là, on passait devant Le Cyrano, un bar-restau, où on hésitait justement. Deux grosses filles en train de parler de leurs aventures sexuelles sur la terrasse nous on fait nous décider. Nous entrâmes.
Deux Cardinal à 3.80.- plus tard, on se regardait bêtement en nous disant qu’on était peut être pas tombés sur un vrai Bar de la Fin Du Monde. Nous observâmes.
On peut pas dire que l’ambiance cassait tout: les tenanciers, probablement un couple, semblaient être nés dans les meubles. La serveuse rappelait un peu la patronne des bains dans Le Voyage de Chihiro. Yubaba. Oui, voilà. 17 tables vides nous entouraient et la télévision ne donnait plus signe de vie. Quelques gravures, peut être sur cuivre, semblait nous supplier de les détacher et les emmener loin de ce triste mur; nous fîmes comme si de rien n’était. Deux moustachus étaient accrochés au bar et ne disaient rien. L’ambiance des meetings politiques sous Staline n’a pas été perdue pour tout le monde.
Soudain, un événement majeur hissa cet établissement simili-catacombes au niveau permettant de le chroniquer: une cliente commença à parler! Toute seule? Ou aux deux piliers de bar? Effectivement, ils hochaient la tête sans sembler prendre part à la discussion. Comme si les deux côtés de la pièce ne se trouvaient pas dans le même espace-temps, mais était tout de même relié par un mince fil de réalité. Extrait recomposé avec le plus de fidélité possible:
- Giacco m’a invitée au restau…deux-cent cinquante balles le repas…c’est raisonnable. D’accord, je suis en fin de droits au chômage, mais passer de cinquante mètres carrés à deux mètres, pour un bureau…pfff…Ah pis j’ai remis le couvert avec mon ex…enfin, mon ex…le père de mes enfants…et pas qu’une fois hein! Et il a une copine! Wais.
Un bref silence. Puis, s’adressant avec un peu plus de ton aux deux moustachus:
- Wais. J’ai remis le couvert avec mon ex. Et pas qu’une fois. Hé. Kess t’en pense?
-Tant mieux.
- On l’a fait plusieurs fois depuis, mais hého, on va pas revivre ensemble hein!
-Ha bin tant mieux. Tant mieux pour toi.
Sur cette émouvante histoire, mêlant crime et trahison, tendresse et libertinage et nous faisant réfléchir sur la condition de l’humain en ce bas monde, piquant l’auditeur de quelques anecdotes croustillantes, mais sans jamais tomber dans le vulgaire, nous entamâmes la suite de notre tournée.
