C’est un vendredi treize, mais nous bravons tous les malheurs en explorant ce café-restaurant de la rue de Carouge. Loi anti-fumée oblige, plusieurs tables de bistrot à l’extérieur servent de support à cendrier. D’ailleurs, avant ladite loi, l’établissement devait être pas mal envahi par les fumeurs, si l’on juge d’après le nombre de ventilateurs qui sont suspendus au plafond ou insérés au-dessus des portes d’entrée. Oui, portes au pluriel : malgré la petitesse de la salle, il y en a deux. Et des façades vitrées des deux côtés aussi. Il ne fait donc pas si sombre que ça, mais cela ne nuit pas à la glauquitude.
La salle est décorée avec un goût certain : des tableaux représentant le château de Chillon, des roses, des voiliers, des cerfs dans la forêt automnale ; des mini-étoiles de Noël sur les tables ; des brins de guirlandes et ramoneurs en plastoc qui rappellent la dernière saison de Fêtes. La musique de fond du style « radio Nostalgie » se marie harmonieusement aux images télé (sans son, elle, heureusement) – point d’écran plat moderne installé pour les tournois de foot, mais plutôt le gros machin cathodique allumé tout le temps. TF1 tourne en boucle.
On distingue aussi une collection d’annuaires téléphoniques accompagnée de celle de la Feuille d’Avis Officielle du canton.
Il y a une douzaine de tables, on est assis sur des bancs qui rappellent la salle d’attente 3e classe des CFF il y a 50 ans. Nous commandons une pression (3 dl de Feldschlösschen à 3.40 CHF) et un panaché (10 centimes de plus – ça doit coûter cher de nos jours, la limonade). La patronne (?), une femme sans âge, a failli renverser les verres lorsqu’elle nous les a apportés. En retournant à sa table pour vérifier les résultats du lotto (on est vendredi 13), on constate qu’elle doit approcher le journal à 5 cm du visage pour arriver à le lire.
La clientèle est constituée de sexagénaires, les rares cheveux collés avec du gel sur la tête, portant des anoraks colorés et des lunettes de maquereau. Deux de ces types sont assis à la table à côté de la nôtre, la serveuse vient vers eux en leur montrant quelque chose sur le 20 minutes : « Vous voulez aller en Sibérie ? » Un client : « Moins 45 ? C’est ma température préférée ! » La serveuse : « Faut être bourré alors… ! » Non, on ne sait pas s’ils ont fini par réserver une cabine pour la prochaine croisière nordique.
Nous attrapons ensuite quelques bribes de conversation (plutôt style monologue dans ce cas-là), où l’on débat en vrac de Guy Bedos, Mireille Mathieu, des Beatles, des M17 et des Stones « Ouais, parce que les Stones c’est vraiment pas pareil, hein ! ».
Nous ne sommes pas trop tentées de prolonger notre séjour en recommandant un deuxième verre, mais un passage au lieu d’aisance s’impose (à des fins d’inspection, bien sûr). Au premier coup d’oeil, ça a l’air clean malgré quelques petits dégâts matériels : le dérouleur de PQ est cassé, la touche de la chasse d’eau fondue, un lavabo (ou pissoir) a été enlevé du mur et on y distingue ses vestiges, et il y a un gros bouton scotché de partout où il est écrit en gros NE PAS APPUYER. J’avoue que c’est quand même tentant…



